[Under the skin] La femme fatale est un alien

Under the skin est le troisième film de Jonathan Glazer, réalisateur britannique dont la carrière est surtout faite de clips musicaux et publicitaires qui furent primés et remarqués : Karma Police de Radiohead, Virtual Insanity de Jamiroquai, la publicité géniale pour les jeans Levi’s et bien d’autres.  Certains éléments de ses clips se retrouveront dans Under the skin : la place du corps dans un espace aliénant mais également une réflexion sur le corps comme « autre »,  la mélancolie de la voiture, la force des éléments naturels (feu, eau…). Le film est adapté du premier roman de Michel Faber, paru en 2000. Je ne l’ai pas encore lu mais suite à la lecture de nombreuses critiques, j’ai l’impression que Jonathan Glazer a respecté le mystère entourant le personnage principal, ne révélant le but de ses actions que par petites touches et de manière graduelle, sans pour autant expliciter quoique ce soit, ce qui peut laisser le spectateur distrait sur le banc de touche, il faut le dire.

Ain’t no rest for the alien

L’histoire est assez simple. On suit le quotidien d’une jeune femme, jouée par Scarlett Johanson, qui à bord de son van attire, grâce à ses charmes, des hommes, tous blancs et dans la « force de l’âge », pour les capturer et les envoyer à ses congénères, car oui, cette jeune femme est en réalité une extra-terrestre envoyée sur terre pour nourrir ses petits copains aliens. (J’ai tout de même eu besoin de deux visionnages avant de comprendre toute l’affaire. J’avais manqué cette superbe scène où l’on voit de la viande humaine sur une sorte de tapis roulant, hmmm, ragoutant)

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Mais elle n’est pas seule. Un autre personnage en moto la suit et fait en sorte qu’elle ne laisse aucune trace derrière elle. Sa combinaison rappelant la forme d’une fourmi, animal qui fait d’ailleurs une apparition lors des premières images, laissant croire que cette communauté extra-terrestre vit organisée comme une fourmilière avec une action prédéfinie pour chacun des membres faite pour le bien de la communauté. Seulement, cette alien commence à sortir du rang et, à force d’observer l’humanité, veut ressentir ce que cela fait d’en faire réellement partie. (Cette scène terrible où elle essaye de manger une part de gâteau au chocolat, ne peut pas et s’étouffe pratiquement dessus. Tellement triste…) Pour échapper à sa condition d’extra-terrestre, elle laisse derrière elle son van, et, métaphoriquement, la protection de ses pairs, ce qui fait d’elle un ersatz de femme qui va devoir se débrouiller en tant que telle. Elle tente une sorte d’amour conjugale avec un homme qui prend pitié d’elle et vit des moments où elle tente d’apprendre la joie d’écouter de la musique, de regarder un humoriste à la télé, de découvrir son corps pour elle-même. Ce qui donne quelques scènes cocasses et très touchantes à la fois.

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Seulement, sa situation de « presque femme » lui revient en pleine face lors d’un final assez cynique où, alors qu’elle marche dans la forêt, se fait accoster par un garde forestier qui lui demande si elle est seule, technique qu’elle-même utilisait pour choisir ses proies, et se fait agresser par ce même homme alors qu’elle se repose dans l’abri censé être une « safe » zone, puis tuer lorsque celui-ci comprend qu’elle n’est pas humaine. Ces quelques lignes narratives montrent que le film aborde de nombreux sujets de manière métaphorique, mais les choix esthétiques du film sont également assez particuliers.

Caméra cachée, film social et cinéma expérimental

Le film compte trois types d’images assez distinctes : les vues subjectives du personnage de Scarlett Johanson filmées comme des vidéos amateurs, les scènes de dialogues ou dans le véhicule filmées à la façon d’un film « social » et les scènes liées au monde extra-terrestre qui s’apparente le plus au cinéma expérimental. On ressent, notamment dans ces dernières, l’affiliation à l’esthétique du clip qui a fait la majorité de la carrière de Glazer et est hyper travaillée. J’aime beaucoup ce type de film où les images se suffisent presqu’à elle-même et ont leur propre langage. Finalement l’image permet de comprendre la situation bien plus que les dialogues ou les actions des personnages

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Le choix du casting est également assez pertinent. Scarlett Johanson est une star internationale. La manière dont est filmé son corps est ici très intéressante. Bien que son personnage soit reconnu comme attirant, elle n’est pas glamourisée. Elle est filmée de manière très brute et froide mis à part lors de deux passages où la lumière apporte des nuances sur son corps ou son visage. Ces deux plans ont les points communs suivants : ils arrivent au moment où le personnage commence à se poser des questions et on la voit se regarder dans un miroir à chaque fois. Dans le premier extrait (voir photo), on peut même comparer l’éclairage à celui utilisé par la Paramount pour filmer ses stars (plus particulièrement sur Marlene Dietrich) mais en plus sale, en moins parfait comme une sorte de reconnaissance cynique ou en demi-teinte de la star qu’est Scarlett Johanson.  De plus, ce film est tout à fait cohérent dans ses choix filmographiques qui dernièrement questionnent beaucoup la notion de dissociation de l’esprit et du corps (Lucy de Luc Besson, Her de Spike Jonze)

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La femme fatale est un extra-terrestre

Le film est assez riche en interprétations possibles. On peut bien sur voir l’opposition entre communautarisme et individualisme avec dans les deux cas une conclusion assez pessimiste : le personnage ne peut pas survivre sans sa communauté mais il n’est pas libre de faire ce qu’il souhaite s’il vit au sein de celle-ci. On peut également y voir une observation de la nature humaine dans ce qu’elle peut avoir de très beau (l’entraide) et de très laid (la peur de l’autre) avec toutes les nuances entre les deux. Ou encore une critique du harcèlement de rue avec une inversion des genres, amplifiée par le fait qu’aucun des hommes ne semble la craindre alors qu’on apprend aux filles dès leur plus jeune âge à se méfier des inconnus dans la rue.

Mais l’interprétation qui m’intéresse le plus est liée à la représentation féminine au cinéma et à l’attribution du regard. Le regard qui est l’un des thèmes principaux du film avec ces nombreux gros plans sur les yeux rappelant très évidement le chef d’œuvre de Kubrick, 2001 :l’odyssée de l’espace. Pour cela je vais m’appuyer sur la thèse du male gaze théorisée en premier par la géniale Laura Mulvey dans les années 70. Pour résumer en deux, trois phrases (mais n’hésitez pas à cliquer sur le lien pour plus d’info et à faire vos propres recherches si ça vous intéresse), l’idée est que dans les films classiques hollywoodien, le personnage féminin est placé en objet, en général érotisé, passif tandis que le personnage masculin blanc possède le regard de manière active. Le spectateur s’identifie donc au personnage actif, faisant de ce type de cinéma un cinéma idéologiquement teinté, et fait pour des spectateurs blanc, masculin et hétérosexuel. Le choix de Scarlett Johanson prend alors tout son sens. Elle est l’héritière directe des actrices hollywoodienne fétichisées, glamourisés et rentre dans ce schéma d’objet érotique dans la plupart de ses films. Celui-là n’échappe pas complètement à la règle dans le sens où elle doit se mettre nue pour les besoins d’un groupe dont le représentant, le motard, est blanc et masculin mais cependant la majorité du film est du point de vue du personnage de Scarlett Johanson, le regard avec lequel s’identifier en tant que spectateur est donc le sien, et ses victimes sont toutes des hommes blanc, dans la force de l’âge et hétérosexuel, typiquement le profil du watcher dans la théorie du male gaze.

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Cependant, il ne faudrait pas croire que cela inverse le principe, car le personnage n’est pas humain et si l’extra-terrestre prend forme féminine rien ne dit que celui-ci est genré, de plus, la plupart des vue subjectives de l’alien nous montre surtout des femmes (sauf lorsqu’elle repère ses proies) : d’abord au centre commercial jouant la mascarade de la féminité, puis dans des situations de moins en moins artificielles. Le film va jusqu’à prêter une sympathie entre l’alien et sa victime souffrant de difformité faciale, compassion liée à la ressemblance des deux face au male gaze, les deux étant objets du regard masculin et considérés comme « autre », thèse plus largement expliquée par Linda Williams qui est partie du postulat de Laura Mulvey en prenant pour objet le cinéma horrifique. Si le film ne révolutionne pas le principe du male gaze, il le présente cependant comme un système « malade » qui semble avoir fait son temps.

En somme, Under the skin, est un film aux sens multiples avec une esthétique plus que travaillée. Si au premier abord, il peut paraître abscons, il est comme un puzzle qui demande réflexion pour prendre sens. De plus, la jeunesse et la « fraîcheur » des matériau de base (troisième film pour Jonathan Glazer, premier roman pour Michel Faber et la compositrice de la musique, Mica Levi, avait tout juste 27 ans lors de la sortie du film) en font un objet filmique assez originale dans le paysage cinématographique.

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